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Retraites : les préconisations de Jean-Paul Delevoye

actuEL-CE/CSE
Jean-Paul Delevoye, le 18 juillet 2019 à Paris
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Le Haut-commissaire à la réforme des retraites a remis hier au Premier ministre ses préconisations en vue de la réforme des retraites, qu'il a également présentées aux partenaires sociaux. Il suggère que soit retenu un "âge d'équilibre" commun à tous les actifs, qui serait de 64 ans, âge en dessous duquel un salarié prenant sa retraite subirait une décote.

Après dix huit mois de concertation, Jean-Paul Delevoye, le Haut-commissaire à la réforme des retraites, a longuement présenté hier devant la presse, au ministère des Solidarités et de la Santé, ses "préconisations" pour la réforme des retraites qui ne doit pas être une "énième réforme" mais "un nouveau système universel", a-t-il souligné. Seront-elles suivies par le gouvernement ? "Nous avons passé de nombreuses heures avec les ministres, nous avons mené une concertation très large associant les partenaires sociaux et les parlementaires. Le gouvernement n'est pas lié par nos préconisations qui ciblent le débat. Le Premier ministre s'exprimera la semaine prochaine après de nouveaux échanges en bilatérales avec les partenaires sociaux", a répondu Jean-Paul Delevoye.

Le gouvernement devrait donc préciser le calendrier de la réforme. Tout porte à croire que le projet de loi, qui pourrait être présenté fin 2019, ne sera débattu au Parlement qu'après les municipales de mars 2020. La réforme serait mise en oeuvre en 2025, avec une transition "très progressive", sachant toutefois que la réforme toucherait les générations nées à partir de 1963 qui seront à plus de 5 ans de leur départ en retraite au moment du vote de la loi, "le système garantissant 100% des droits acquis au 1er janvier 2025".

Le gouvernement semble avoir définitivement écarté l'hypothèse d'une mesure dans le budget de la sécurité sociale 2020, c'est-à-dire avant la réforme des retraites, afin d'améliorer la situation financière des régimes, contrairement à ce qu'envisageait le Premier ministre il y a quelques semaines.

Les taux de cotisation envisagés

Pour l'heure, Jean-Paul Delevoye défend une réforme de nature à corriger le caractère "illisible et injuste" du système actuel des retraites. Et multiplie les assurances. La France gardera un système de retraites par répartition, insiste-t-il, dans lequel les actifs financent par leurs cotisations les pensions des retraités actuels. Mais un système universel à points remplacera les 42 régimes actuels, les régimes spéciaux étant supprimés. Alors que, dans le système actuel, ce sont les trimestres validés qui ouvrent des droits, dans le futur régime, "chaque jour travaillé permettra d'acquérir des points". Ces points, qui seront revalorisés au rythme non pas de l'inflation mais du revenu moyen par tête, seront cumulés sur un même compte, chaque actif devant recevoir chaque année un bilan de sa situation (Ndlr : mais les retraites, elles, continueront d'être revalorisées sur l'inflation).

Comme on le voit ci-dessous, le Haut-commissaire propose un taux de cotisation unique de 28,12%, dont 60% à la charge de l'employeur et 40% à la charge du salarié, sachant que les actifs s'ouvriront des droits dans la limite de 3 plafonds de la sécurité sociale, soit 120 000€ par an. Une cotisation déplafonnée de 2,81%, qui n'ouvrira pas de droits, servira à financer le régime de façon solidaire. La convergence vers ces taux des différents régimes devrait prendre 15 ans à compter de 2025.

Un âge d'équilibre fixé à 64 ans pour partir à taux plein

Concernant la valeur du point, qui a suscité de nombreux débats et craintes syndicales (lire ci-dessous), Jean-Paul Delevoye indique dans ses documents que la valeur d'acquisition d'un point sera égale à 10€ cotisé. La valeur de service du point serait de 5,5% (1 point = 0,55€ à la retraite, soit pour 100€ cotisés = 5,5€ de retraite garantie). Mais ce taux serait ajusté à la baisse ou à la hausse selon la situation du salarié au moment de son choix de partir à la retraite. En effet, si l'âge légal devrait rester fixé à 62 ans, il ne donnera pas accès à une retraite à taux plein, c'est un "âge d'équilibre" qui tranchera.

"Il est proposé que, pour la génération de 1963, l'âge du taux plein soit fixé à 64 ans", explique Jean-Paul Delevoye. Cette référence de taux plein sera établie de façon collective, le chiffre sera donc le même pour tous, et cette référence sera réactualisée en fonction de l'évolution de l'espérance de vie. Autrement dit, un actif subira une décote de son rendement de 5% par année s'il prend sa retraite avant l'âge d'équilibre (5,225% de rendement s'il part un an avant, 4,95% s'il part 2 ans avant), et il bénéficiera au contraire d'un bonus s'il part une année ou plus après son taux plein (5,775% de rendement un an après, 6,05% 2 ans après).

Le dossier de presse du Haut-commissariat a livré la simulation suivante :

Un salarié ayant acquis 30 000 points avec un salaire de 1,5 Smic percevra, si la valeur de point est égale à 0,55€, une retraite mensuelle de :

  • 1 375€ s'il part à l'âge de référence du taux plein (64 ans);
  • 1 306€ s'il part 1 an avant (63 ans);
  • 1 237€ s'il part 2 ans avant (62 ans);
  • 1 444€ s'il part 1 an après l'âge du taux plein (65 ans);
  • 1 512€ s'il part 2 ans après (66 ans).

 

La réforme, promet encore le Haut-commissaire, corrigera de nombreuses inégalités du système actuel : "Le système universel améliorera fortement la retraite des 40% d'assurés ayant les pensions les plus faibles". Tout d'abord, le minimum de retraite serait porté à 85% du Smic net, ce qui suppose de conserver ici une référence à l'âge, et il en sera de même pour le dispositif carrières longues (départs anticipés à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans) qui serait conservé, de même que pour la pénibilité, qui permettrait de partir avant 62 ans (le système de points générés par l'exposition à la pénibilité serait conservé, à raison de 4 points par an pour une exposition à un risque, et 8 points en cas d'exposition à plusieurs risques, dans la limite de 100 points), le système de la pénibilité devant aussi s'appliquer aux fonctionnaires.

Ensuite, les droits familiaux seront aménagés. Alors qu'actuellement la majoration pour enfant est de 10% à partir du 3e enfant, il est envisagé une majoration de 5% des points dès le 1er enfant, et pour chaque enfant, ces points pouvant être partagés entre les parents ou affectés par défaut à la mère.

Par ailleurs, la réversion se ferait selon un système unique pour que le conjoint survivant conserve 70% du total des retraites perçues par le couple. Concernant le cumul emploi-retraite, il ne serait autorisé qu'après l'âge de départ à taux plein, les personnes travaillant à la retraite se constituant ainsi de nouveaux droits à retraite. Enfin, les périodes d'interruption permettraient d'acquérir des droits :

  • sur la base du revenu de l'année précédente pour le congé maternité;
  • sur la base du revenu pour le congé maladie;
  • sur la base du revenu correspondant aux 10 meilleures années d'activité pour l'invalidité;
  • sur la base de l'allocation pour les périodes de chômage indemnisé.
La gouvernance du futur régime

Ce régime universel pourrait être géré par une "caisse nationale de la retraite universelle" (CNRU) comprenant 13 représentants syndicaux et 13 représentants patronaux, à laquelle serait associé un conseil citoyen ainsi qu'un comité d'expertise. Ce régime devra être mis en place, dès 2025, en étant à l'équilibre, ont dit hier tant Jean-Paul Delevoye que le Premier ministre qui recevait son rapport.

Le Haut-commissaire suggère qu'une "règle d'or" soit instaurée de nature à pousser les futurs gouvernements à éviter au futur régime d'être en déficit. Selon cette règle, le régime devrait présenter un solde cumulé nul ou positif par période de 5 ans, avec un horizon de long terme de 40 ans. Cela signifie-t-il une possibilité de voir à l'avenir la valeur du point baisser pour assurer l'équilibre financier ? Le Haut-commissaire a écarté cette hypothèse : "La règle d'or ne suppose nullement une baisse de la valeur du point. L'Agirc-Arcco (ndlr : les régimes complémentaires qui utilisent déjà un système à points) ont pris des mesures de redressement qui n'ont pas consisté à baisser la valeur du point. Ce sera aux gouvernements de décider".

 

Réactions syndicales : entre soutien méfiant et hostilité déclarée

Hier midi, à l'issue de la rencontre entre le Haut-commissaire à la réforme des retraites et les partenaires sociaux, côté syndical, c'est la CFDT qui a le plus vigoureusement défendu le rapport : "Nous relevons des avancées, telles l'extension des droits familiaux ou la création de droits plus favorables pour les carrières heurtées, se félicite Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT. Nous ne pouvons pas dire que le système actuel de retraites est juste, et le régime universel par points peut permettre plus de solidarité, espère-t-il. Dès la première heure de travail, on va pouvoir créer des droits, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui". "Nous sommes satisfaits notamment du maintien de la pension de réversion et de la création d'une majoration de la pension de retraite de 5% des mères, et ce dès le premier enfant", complète Philippe Louis, président de la CFTC. L'UNSA propose quant à elle de créer pour la génération 1963-1973 un droit d'option entre l'ancien et le nouveau régime. "Cela garantit qu'il n'y aura pas de perdants au sein de cette génération", soutient le secrétaire général Laurent Escure.

 Ce n'est qu'un point d'étape, il reste des questions à poser

 

Mais ces trois syndicats réformistes refusent d'approuver par avance la réforme à venir : "Un gros travail a déjà été fourni, mais il ne s'agit que d'un rapport, synthétise Laurent Berger. Ce n'est qu'un point d'étape, et il reste encore des dizaines de questions à poser. Il faudra notamment que le gouvernement accepte d'étendre aux agents publics le dispositif relatif aux carrières longues".

L'analyse de la CFE-CGC est en revanche nettement plus négative. "Cette réforme est injustifiée, assène François Hommeril. Elle fera nécessairement des gagnants et des perdants. Il n'est pas dit comment nous allons gérer la migration des régimes spéciaux. Et on a quand même un problème pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail à 23 ou 25 ans, et qui n'ont d'autre horizon qu'un départ à taux plein à 70 ans". Et le président du syndicat catégoriel de conclure : "On peut dire que les échanges ont été de bon niveau avec Jean-Paul Delevoye, mais nous n'accordons aucun crédit au gouvernement pour l'avenir".

La CGT et FO ont enfin confirmé leur opposition totale à la réforme à venir : "La notion d'âge pivot, c'est l'enfumage de monsieur Delevoye, fulmine Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT.

 En réalité, les départs à la retraite seront retardés

 

Mettre en avant le maintient à 62 ans l'âge légal de départ en retraite, alors que l'on décide d'appliquer une décote pour tout départ avant 64 ans, c'est prendre les gens pour des imbéciles. Dans la réalité, les départs en retraite seront retardés".

"62 ans n'est plus l'âge de départ à la retraite, c'est un âge de droit au départ à la retraite ne permettant pas de bénéficier d'une retraite décente, approuve Yves Veyrier, secrétaire général de Force ouvrière. L'équilibre financier du régime sera donc assuré par un recul progressif de l'âge de départ en retraite à taux plein. Autrement dit, il est proposé de faire porter sur les travailleurs l'échec des politiques de l'emploi ! Garantissons d'abord aux jeunes une carrière stable de l'entrée sur le marché du travail à leur départ en retraite et nous aurons immédiatement moins de problèmes de financement du régime et de cotisations incomplètes", propose-t-il.

Ces deux confédérations syndicales appellent toutes deux, mais séparément, à se mobiliser en septembre contre la réforme des retraites : "Outre ce rapport, je redoute les arbitrages à venir du gouvernement, qui peut vouloir rajouter une couche d'inégalités, met en garde Philippe Martinez. C'est pourquoi la CGT appelle à une journée de mobilisations le 24 septembre prochain". Force ouvrière invite quant à elle à la mobilisation trois jours plus tôt : "Plus que jamais, nous nous mobiliserons le 21 septembre. Nous avons aujourd'hui une responsabilité essentielle à l'égard des travailleurs et futures générations de travailleurs. Il y a devant nous un enjeu de société", défend Yves Veyrier.

 

Bernard Domergue (texte) et Julien François (encadré)
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Bernard Domergue (texte) et Julien François (encadré)