Vidéo / Jean Auroux : "Notre pays a besoin de grandes élections sociales"

Jean Auroux était vendredi l'invité d'un colloque organisé par l'Université de Versailles-Saint-Quentin en-Yvelines. Il est revenu à cette occasion sur la genèse des célèbres lois qui portent son nom. Trente ans après, il estime qu'il faut davantage écouter les salariés dans l'entreprise.
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Devant un auditoire de jeunes étudiants en droit et sciences politiques, pianotant sur leurs ordinateurs ultra-portables, une scène inimaginable dans les années 80, Jean Auroux, retiré de la vie politique depuis trois ans, est revenu sur les fameuses "lois Auroux", cet ensemble de quatre textes adoptés en 1982 qui a révolutionné le droit de la représentation du personnel avec le renforcement du comité d'entreprise, la création du CHSCT et la négociation annuelle obligatoire (NAO).

"Je ne pensais pas devenir ministre"

L'ancien ministre, 39 ans à l'époque, a raconté sa nomination au gouvernement en 1981 : "La surprise a été totale. Pendant la campagne présidentielle, j'étais en charge du logement dans l'équipe de François Mitterrand. Après notre victoire, j'ai reçu un appel de Pierre Bérégovoy (NDRL : le secrétaire général de l'Elysée) alors que j'étais en Espagne, à Guadalajara, ville jumelle de Roanne dont j'étais maire :
- "Le président veut prendre le café avec vous, m'a-t-il annoncé, et à mon avis il ne souhaite pas vous proposer que cela".
De retour à Paris, François Mitterrand m'a proposé le ministère du Travail.
- Mais je ne suis pas juriste, lui ai-je rappelé.
- Justement, je ne veux pas d'un juriste, a répondu le président. Je veux un homme de terrain et vous venez d'une ville ouvrière. Le droit, c'est avant tout de la politique".

Apporter la citoyenneté dans l'entreprise

Une fois en poste, Jean Auroux s'est attelé à démocratiser l'entreprise. "À partir d'un idéal de citoyenneté dans l'entreprise et de la volonté de créer des collectivités de travail, nous avons décliné une série de lois", explique-t-il simplement. Le ministre a donc taxé l'intérim et le recours au contrat à durée déterminé, renforcé les droits syndicaux et organisé le droit d'expression. "L'entreprise ne doit pas être le lieu du bruit des machines et du silence des hommes", déclare-t-il.

Créateur du 0,2% et du CHSCT

Pour les comités d'entreprise, Jean Auroux est surtout associé au fameux 0,2%, ce montant de la masse salariale alloué par la loi au budget de fonctionnement de l'instance. "Il s'agissait de renforcer le CE en tant qu'instance de contrôle et de propositions économiques, justifie l'ancien ministre. J'ai également rebaptisé les "oeuvres sociales", trop connotées, en "activités sociales et culturelles". La loi du 23 décembre instituant le CHSCT, c'était un peu notre cadeau de Noël".
Trente ans plus tard, qu'en reste-t-il ? "Mon avis reste inchangé, assure Jean Auroux qui a gardé son fameux collier de barbe (voir notre vidéo). Il faut davantage écouter les salariés dans l'entreprise, faire appel à l'intelligence collective. Si cela était mis en oeuvre, nous ne serions certainement pas aujourd'hui confrontés aux risques psychosociaux".

Bernard Van Craeynest : "Si je suis syndicaliste, c'est grâce à lui"

Les syndicalistes présents dans l'amphithéâtre ont unanimement salué le travail accompli par Jean Auroux. "Si je suis devenu syndicaliste, c'est grâce à lui, témoigne Bernard Van Craeynest, président de la CFE-CGC. En 1981, j'étais ingénieur à la Snecma et j'ai véritablement ressenti le vent de reconnaissance du droit d'expression du personnel. Je déplore néanmoins qu'en trente ans, de nombreuses organisations patronales soient restées dans le schéma antérieur de la lutte des classes. Nous sommes encore bien loin du modèle allemand de co-détermination".

Un changement de mentalités : enfin, pouvoir s'exprimer !

Un constat partagé par Thierry Lepaon, secrétaire général adjoint de la CGT : "Ces lois ont bouleversé le monde du travail. Trente ans plus tard, on se rend compte que la problématique reste entière : quelle est la place de la démocratie sociale dans l'entreprise ?".
Et l'ancien délégué syndical CGT de Moulinex de témoigner de la révolution culturelle opérée à l'époque, une conséquence selon lui de mai 1968 : "J'ai vu la mise en place d'un véritable DRH. Avant, chez Moulinex, le chef du personnel, un ancien militaire, était surtout celui qui embauchait et débauchait et qui faisait respecter le règlement intérieur, un texte qui se bornait à énumérer une liste d'interdictions. Nous sommes alors passés de : "Taisez-vous et produisez" à "Exprimez-vous, faites-nous part de vos idées". Et le syndicaliste de noter en passant que l'entreprise avait fait appel à des consultants pour faire parler les salariés, si peu habitués à se voir donner la parole ! 
Même Loïc Mahé, le DRH de Thales, présent lors du débat, a souligné "le souffle" que représentaient les lois Auroux : "Ces lois ont changé la façon de s'adresser aux salariés".  

"Il faut à la France de grandes élections sociales"

Que ferait aujourd'hui Jean Auroux s'il était de nouveau ministre du Travail ? "Il faudrait simplifier les mécanismes de représentation du personnel, répond-il. Si on compare aux élections politiques, les élections dans l'entreprise sont trop compliquées. Il faut que l'on se pose des questions sur les effets de seuil et les seuils de la représentativité car la complexité éloigne le citoyen de l'élection. Si on faisait de grandes élections sociales pour les prud'hommes, les organismes paritaires et la représentation du personnel cela aurait davantage d'impact en terme de légitimité et présenterait l'avantage de la simplicité", estime l'ancien ministre.

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